Mardi 14 mai, nos lecteurs ont eu le plaisir d'échanger avec Mathieu Lauverjat sur son premier roman, « Client mystère ».

 

Lorsque nous avons participé à la journée MDL de présentation des « premiers romans de l’année 2023 » le livre de Mathieu Lauverjat nous a d’abord interpellés par son sujet : le monde des travailleurs dits « Uberisés » ayant pour seule interlocutrice une plateforme de distribution de tâches en temps réel sans régulation humaine.

À la lecture de l’ouvrage, tant le traitement du sujet, que son écriture nerveuse nous a plongés d’emblée dans le rythme effréné de ces coursiers d’un nouvel âge. L’idée d'inviter l'auteur a donc germé et nous pensions que le sujet, en lien avec les transformations du travail ne manquerait pas d’intéresser le public. Aujourd'hui, parents ou grands-parents de jeunes confrontés à ces nouveaux métiers, fussent-ils transitoires, cherchent forcément à comprendre le monde dans lequel ils vont évoluer et, comme souvent, la fiction littéraire nous fait mieux appréhender la réalité (plus profondément) qu’un essai, forcément contraint dans la forme. Notre génération a connu les coursiers pressurés par un répartiteur que nous trouvions « inhumain », elle a connu les accidents liés aux délais ultra-courts mais aussi la solidarité entre coursiers qui se dépannaient pour un pneu crevé ou un retard inopiné et avaient surtout la possibilité de se rebeller ou argumenter face au répartiteur.

Le fait que Mathieu Lauverjat soit un jeune auteur bordelais, donc proche a fait pencher la balance : Mattia Filice avec Mécano nous avait aussi marqués. Comme notre bibliothèque a obtenu le soutien de la DRAC, nous pouvions, sans trop grever notre budget, nous lancer dans l’accueil d’un écrivain dont nous pensions qu’il pourrait tracer son chemin.

 

 

De l’idée à la réalisation, plus d’un an est passé et Client mystère a acquis de la notoriété, nominé au festival de Laval des littératures contemporaines, et finaliste du14ème du Prix du Roman d’Entreprise et du Travail, je ne doute pas que, bientôt, il sera difficile pour des structures telles que la nôtre d'avoir la chance de l'accueillir. C’est en tout cas ce que je lui souhaite car le récit m'a emportée dans les aventures de ce narrateur sans nom ni visage mais tellement proche. Ce pourrait être notre enfant, celui du voisin : on l’encourage dans ses tentatives de s’en sortir malgré tout, en bon adepte du haiku « le succès c’est tomber 7 fois, se relever 8 » on partage ses doutes et ses velléités mais on le suit quand même dans ses méandres et ses lâchetés, jusqu’à la fin… (inéluctable ?) Le portrait implacable et juste d’un garçon aujourd’hui le tout avec une écriture nerveuse, urgente mais néanmoins pleine d'humour et d'auto-dérision.  Une véritable réussite !

 

Lors de cette rencontre Mathieu Lauverjat s’est montré accessible et le public participatif. C’est ainsi que nous avons appris que Client mystère est né d’une expérience vécue : l’accident d’un livreur sous les yeux de l’auteur et sa réaction désespérée face à un téléphone brisé alors que lui même était blessé et victime d’un délit de fuite. S’en sont suivis des mois d’enquête sur le terrain où Mathieu a expérimenté la vie de ces auto-entrepreneurs : livreur, client-mystère… il a accumulé le matériau d’un roman intense où la narration à la première personne nous permet de comprendre de l’intérieur les engrenages qui entraînent le héros.

 

 

Côté public, si la majorité connaissait l’existence de ces livreurs précaires, peu savaient qu’il s’agissait d’un moyen de subsistance pour nombre d’entre eux. En revanche, le public ignorait tout des conditions d’attribution de ces « micro-marchés » et, encore plus, ce qui concernait le métier de client mystère. Il suffirait donc de s’inscrire sur une plateforme dédiée pour entrer dans ce monde souterrain, tout puissant et promettant une évolution jusqu’au sommet simplement en remplissant scrupuleusement un questionnaire… Qui pourrait résister à de telles promesses, même en écornant au passage quelques valeurs, en ressentant quelques remords ?

Nous avons découvert un monde en comprenant que tout dans ce roman est vrai, rien n’est inventé. Le travail de l’écrivain s’est concentré sur la dramaturgie, saisissante et sur la langue. Que ce soit le vocabulaire de la novlangue managériale truffée d’anglicismes ou le rythme du texte trépidant, essoufflé même par moments, tout dans ce texte est au service du contenu, profond, violent, documenté mais pour autant plein d’humanité et de mansuétude.

 

La vraie réussite à mes yeux est cette alliance de profondeur et de légèreté, de violence et d’humour distancé qui donne à ce texte une longueur d’avance sur n’importe quel essai traitant du sujet. On ne peut que s’interroger sur notre part dans les évolutions du monde technique et entamer notre propre métamorphose, sans effort, sans culpabilité, tranquillement, juste parce que nous avons choisi l’humanité dans le progrès.

L’intervention de la librairie indépendante de Mugron « Le plumier d’Eugénie » a permis d’échanger aussi plus largement sur les métiers du livre puisque Mathieu Lauverjat était aussi éditeur pour la revue Le festin. Notre public est reparti étonné du nombre d’acteurs nécessaires à la fabrication et à la diffusion d’un livre, aux parts de rémunérations respectives, à la richesse et la complexité du métier d’éditeur et, bien sûr, au rôle précieux que jouent les (vrais) libraires pour que les auteurs puissent trouver leur public.

Puisque le livre a un prix unique en France, ne vous privez plus de ce dialogue enrichissant avec un libraire. Allez apprécier un moment de qualité avec Monique à Mugron avant qu’elle ne parte en retraite, il lui reste sûrement quelques exemplaires de « Client mystère » !